De l’adaptation des services publics aux besoins des populations, à partir de propos d’Henri de Castries, ex- PDG d’Axa

 

De l’adaptation des services publics aux besoins des populations, à partir de propos d’Henri de Castries, ex- PDG d’Axa

 

Comme devraient l’être tous les principes de droit, l’adaptation des services publics aux exigences et contraintes de l’époque est un impératif social et politique. Les enquêtes annuelles du CEVIPOF le montrent : il existe un besoin de service public dans des domaines aussi essentiels à la cohésion sociale que la sécurité, l’éducation, la santé et les aides sociales. Mais ce besoin est contrarié par des dysfonctionnements notés non seulement par des analystes mais par les usagers et les personnels. Cette tâche de rénovation permanente incombe d’abord aux responsables politiques mais également aux professionnels concernés et aux citoyens. Magnifique sujet de débat à l’occasion des élections présidentielles.

 

C’est dans ce contexte que dans un entretien avec Le Monde daté du 31 mars Henri de Castries, ancien inspecteur des finances et ancien patron d’Axa, affirme que: « …la suppression de 500.000 postes (de fonctionnaires) représente un effort de productivité de 1,5 % par an. » Pour emporter l’adhésion il ajoute : « Combien de temps croyez vous que j’aurais pu rester à la tête d’Axa si j’avais expliqué à mon CA ou à mes actionnaires que je considérais comme insupportable un effort de productivité de 1,5% par an? Je n’aurais pas tenu deux ans. »

 

Ce propos traduit de façon très efficace une conception installée de longue date chez de nombreux responsables. Mais il n’ouvre selon nous aucune perspective crédible de progrès des services publics, ni de bon usage des contributions publiques et encore moins de consensus dans la société. Pas plus que d’affirmer que le statut général de la fonction publique produit des services de qualité comme un pommier des arbres, ou de déclarer son amour des fonctionnaires.

 

Le monde et l’expérience de la gestion privée enseigneraient quelques idées simples pour surmonter la complexité de la réforme de l’Etat. Il est vrai que les entreprises privées et les services publics spécialisés dans la production de services et de prestations de masse ont de nombreux points communs. Mais pas ceux qui sont soulignés par l’ex patron d’Axa.

 

Le gouvernement de la République, les agents et les usagers de l’Etat ne sont pas au service public ce que les actionnaires, les personnels et les clients sont à l’entreprise privée. Les services publics ont également des obligations de qualité, d’efficacité et d’efficience, donc de prise en compte du coût de leurs activités et de la productivité de leurs organisations. Mais leurs résultats sont à apprécier in fine à l’aune de l’objectif politique fixé par l’autorité politique, et au regard du respect des principes d’égalité d’accès et de continuité du service. Ces notions se matérialisent moins facilement dans un tableau de bord pour conseil d’administration que les parts de marché ou le profit. Mais si, à l’occasion de la discussion du budget puis de son exécution les responsables prennent la peine de s’y référer pour y intéresser les agents, les media et les citoyens, elles peuvent donner lieu à un débat public passionnant, avec des retombées effectives.

 

Il n’est pas de bonne méthode de faire d’un chiffre de diminution des emplois (quel qu’il soit) un objectif de rénovation. Le calibrage des effectifs ne peut venir qu’à sa place, parmi les moyens d’assurer la mission et compte tenu des autres moyens possibles de l’assurer avec les mêmes garanties de qualité, d’efficacité et d’efficience. Dans tous les cas on ne peut pas supprimer sans dommage grave 500.000 emplois soit 5/6 ièmes des emplois libérés au hasard des départs en retraite, sans lien avec la pertinence des services concernés et leur productivité. Sauf à imaginer qu’aucun de ces emplois n’est utile, la suppression de 8% des emplois de fonctionnaires (proportion que M. Fillon estime banale) suppose la réorganisation de milliers de structures publiques et privées dans le réseau desquels travaille la fonction publique. On y emploie sans doute 7 ou 8 millions de femmes et d’hommes dans des métiers aussi différents et aussi spécialisés que ceux de la santé, de l’éducation, de la sécurité et des aides sociales. Les risques de rupture d’égalité et de continuité des ajustements auxquels on procède sans cesse en vérité sont considérables. Cela se pense, se débat et se planifie mission par mission, métier par métier, territoire par territoire. Qui sont ces actionnaires qui prennent le risque de signer le projet d’Henri de Castries ? Avec quel argent? Au bénéfice de qui ?

 

La problématique défendue par ce personnel dirigeant n’est pas nouvelle et le débat est normal et sain ; ce qui est nouveau et grave c’est qu’aux yeux du plus grand nombre il n’est plus qualifié pour donner des conseils de réforme du service public. Formé aux frais de la collectivité par leur Ecole Nationale d’Administration (c’est juste la raison d’être de l’E.N.A. on le rappelle), il est rapidement allé se placer sous les ordres de puissances d’argent alors que le service public a tant besoin de leurs compétences. Là il a conseillé ou pris des décisions à l’origine de bien des maux qui fracturent le pays, dont la désindustrialisation, puissant facteur d’endettement, via le désajustement entre des dépenses sociales de crise et des contributions publiques en crise. Enfin on ne peut s’empêcher de se demander combien d’emplois d’instituteurs, de gardiens de la paix ou d’infirmières, ou encore à des mensualités de remboursement de la dette il aurait été possible de financer avec la masse des rémunérations reçues pendant les 30 dernières années, qualifiées de piteuses par les économistes et de cruelles par bien des gens.

 

C’est en fait de rigueur et d’ouverture intellectuelle, à tous les étages, dont le pays a besoin pour que soient mis à la disposition des citoyens des services de meilleure qualité, plus efficaces et pas plus couteux que leur qualité et leur efficacité le justifient et que les ressources le permettent. En dépit (ou plutôt du fait) de nos différences marquées d’opinions politiques, pour encourager un débat sous de tels auspices nous préférons mettre en partage un souvenir et en discussion un projet politique.

 

Un jour passant dans les couloirs du ministère des affaires sociales le ministre Philippe Seguin aperçoit   » Fonctionnaire » le livre référence de  François Bloch- Lainé posé sur la table de travail d’un chef de bureau. On lui chuchote que l’occupant des lieux est un militant CGT ; « Merci-vu-aucun intérêt »; la voix grave et l’œil plissé qu’on sait, il jette alors ces mots:  » Le service public c’est l’ordre de chevalerie moderne! La noblesse du service public c’est de servir. » Faut-il rappeler que les privilèges de la noblesse d’ancien régime étaient théoriquement justifiés par la protection qu’elle devait accorder à « ses gens » ?

 

Nous espérons que les futurs gouvernants se rendent compte que pas plus demain qu’hier la police, la justice, et la communication ne suffiront à canaliser les protestations vers les zones de freinage d’urgence de la colère populaire que sont les banlieues ou les déserts ruraux. Ni aucun rappel des valeurs de la République, de l’Europe et de l’Humanité. Nous sommes dans un contexte d’exception durable ; c’est la sagesse de renouer avec deux principes simples: OUI des services publics de qualité produisent de la cohésion sociale ; OUI la déontologie des fonctions publiques inspire de la morale publique. Cette option exprimée politiquement, clairement et nettement avant le vote et ensuite assumée, il est à largement à la portée d’un pays comme la France de l’organiser et de la financer de façon efficace et économe. Nous nous disons que ce pourrait même être un thème d’un nouveau compromis social et politique, en France et en Europe.

 

 

 

            In fine, comme dans « L’exercice de l’Etat » en en détournant un peu les mots mais pas la leçon nous pourrions dire «  Que ceux qu’incommodent ces parfums d’enthousiasme quittent les ateliers de l’action publique ! »

 

Avril 2017

 

Le texte qui précède a été rédigé par Gildas Le Coz, avec son expérience de gestionnaire et d’auditeur dans le secteur emploi-santé-affaires sociales.

 

Il a tiré profit des travaux de l’association Service publics dont il est membre depuis 1985 et des conseils de nombreux correspondants parmi lesquels ceux qui ont accepté de signer le texte :

 

Dominique Lacambre, expérience de GRH dans les administrations centrales de l’Etat et élu municipal d’une commune de 20.000 habitants de la région parisienne ;

Yves Le Coz, « Prof de gym » en ZEP ;

Anne-Marie Méches responsable des services sociaux d’un grand département ;

Alain Ottavi, conseiller à l’emploi, puis dirigeant syndical (CFDT puis SNU) au sein du service public de l’emploi ;

René Pedretti, Ingénieur TPE, responsable de la propreté dans un EPCI de 105.000 habitants

Jean Saric professeur d’université et praticien hospitalier, spécialisé dans la transplantation hépatique ;

Françoise Tijeau commissaire de police dans des quartiers politique de la ville.

 

Les signataires appellent de leurs vœux des observations, des questions, des objections des lecteurs.