Etablissements pénitentiaires : compte rendu de la conférence-débat

Les établissements pénitentiaires

Compte rendu de la conférence-Débat « Fabrique de services publics »
du 20 juin 2016

 

Intervenants : François Goetz et Alexis Grandhaie

Présidence : Chantal Jourdan

Animation : Christian Vigouroux

Véronique Chanut , professeure des universités et membre du conseil d’administration de l’association accueille la séance dans l’amphithéâtre de la Maison des sciences de gestion, 1 rue Guy de la Brosse, Paris 5è (métro Jussieu).

 

 

 

Séance introduite par la présidente  Chantal Jourdan et par Christian Vigouroux, ancien président de l’association

 

  • Chantal Jourdan rappelle que l’association a été créée il y a 35 ans et que ses membres fondateurs ont été des acteurs et des représentants très reconnus de la pratique du service public. A cette occasion, elle salue la mémoire de Monsieur Join-Lambert (président de l’association entre 1991-1995) récemment décédé, dont l’épouse Marie-Thérèse, elle aussi à l’origine de grandes réformes du service public comme le RMI, est présente à la séance.

L’association Services Publics est un « réservoir de réflexion, de confiance affichée, affirmée et renouvelée dans ce qu’est le service public ». L’association a produit beaucoup de travaux, référencés sur son site (associationservices publics.com). Malgré leurs dates de production, certains de ces travaux se révèlent encore aujourd’hui d’une « actualité saisissante». Les membres de l’association se sentent donc le devoir de prolonger les travaux qui ont été menés jusque-là mais cette fois-ci à travers un cycle renouvelé, baptisé « Fabrique de service public ». Ce concept, à l’initiative de Gildas le Coz, ancien président de l’association, présent à la séance, a permis d’échanger sur le cas de l’hôpital, comme fabrique de service public lors de la séance du 20 avril. Le compte rendu figure sur le site de l’association.

 

La rencontre d’aujourd’hui s’inscrit dans le prolongement du cycle initié et a pour objet l’administration pénitentiaire.

Quelques mots de rappel sur le contenu du concept de « fabrique de service public » qui peut être défini de deux façons. Tout d’abord par une première série de question : « comment fabrique-t-on à partir du terrain, de la base opérationnelle, une production, une fourniture de service ? Comment gère-t-on la complexité de facteurs à prendre en compte ? Comment respecte-t-on les critères à la fois de qualité, d’efficacité, d’efficience ? Comment respecte-t-on les principes d’égalité, d’adaptation et de continuité du service public ?» Mais on peut également se saisir du concept par une seconde série de questions que l’on peut résumer en trois points essentiels :

  • Comment les fabricants actifs du service publics prennent en compte les attentes des usagers ?
  • Comment peuvent-ils, arrivent-ils à prendre en compte les attentes, les propositions des personnels ?
  • Comment sont comprises, exécutées et gérées les injonctions (parfois perçues comme paradoxales) découlant des instructions ministérielles et leur mise en œuvre sur le terrain ?

La présidente mentionne que l’association est constamment à la recherche de créativité, en ayant conscience que le concept de service public, très intellectualisé, ne permet pas toujours de saisir les enjeux qui se jouent sur le terrain. C’est pour cette raison que l’association témoigne sa confiance à l’égard des intervenants, praticiens professionnels, aguerris au quotidien de leur services, qui participent au cycle.

 

  • Le président Vigouroux présente et remercie les deux invités
  • François Goetz: directeur de la maison centrale de Poissy, ancien directeur adjoint de l’école nationale d’administration pénitentiaire (ENAP) à Agen. Il fera bénéficier l’auditoire de sa double expérience de « terrain » et de celle d’administration centrale. Il est également un spécialiste de la justice « restaurative ».

 

  • Alexis Grandhaie: alterne les périodes d’exercice dans les établissements ( ancien professionnel de terrain à Nantes) et de représentation du syndicat de l’administration pénitentiaire de la CGT dont il est secrétaire national.

 

C Vigouroux rappelle que le point principal du cahier des charges du cycle « Fabrique de service public » défini par Gildas Le Coz est de discuter la manière dont s’effectue le : « passage de l’idéal au réel ». Lors de chaque séance du cycle, un binôme composé d’un responsable d’une des institutions de proximité, « un patron d’unité de production : en l’espèce une maison centrale » et un professionnel en contact direct avec les publics afin qu’ils décrivent « leur comment quotidien ».

 

 

  1. Goetz présente l’établissement qu’il dirige et dresse un bref historique de l’administration pénitentiaire
  • Il y a une dizaine de maisons centrales en France, ce sont des établissements sécuritaires qui accueillent une minorité de détenus soit entre 1500 et 2000 personnes pour un total d’environ 68 000 détenus en France. Les détenus accueillis en maison centrale sont ceux qui purgent les plus grosses peines. L’intervenant mentionne la richesse de son métier : « le fait criminel [étant] la caricature de la nature humaine», exercer en maison centrale permet d’apprendre constamment sur la nature humaine.

 

  • La maison centrale de Poissy a été ouverte à l’époque de la politique napoléonienne. Epoque à laquelle où on veillait déjà bien aux intérêts financiers de l’Etat, l’objectif étant d’offrir une main d’œuvre pénale gratuite aux entrepreneurs qui nourrissaient les détenus et dont la seule charge qui relevait de l’Etat était la surveillance des bâtiments et le gardiennage. Un détour historique est nécessaire pour éclairer la réflexion sur des pistes et perspectives futures. Le gardiennage symbolise ce qui a longtemps représenté la prison selon une certaine conception : gardiennage et mise à l’écart. Relégation illustrée par l’envoi aux bagnes outre-mer. Il reste dans l’inconscient populaire que l’intérêt de la prison est que « cela règle le problème définitivement. Ceci était vrai au temps du bagne mais plus désormais ».

 

  • Comme toute maison centrale, les détenus incarcérés le sont pour des peines lourdes et des faits graves, cependant chaque maison centrale a sa « spécialité ». A Poissy, il s’agit des meurtres, assassinats et braquages. D’autres maisons centrales accueillent des auteurs d’infractions sexuelles (Ensisheim ou Saint-Martin-de-Ré). Certaines maisons centrales sont spécialisées dans l’ultra sécuritaire, c’est le cas des centrales récentes telles que Condé-sur-Sarthe, Vendin-le-Vieil, Moulins et Lannemezan.

 

  • La maison centrale de Poissy compte 230 détenus ce qui est peu comparé aux maisons d’arrêt qui accueillent plus de détenus mais pour de plus courtes peines (environ 4 à 5 mois en moyenne). En maison centrale les peines sont plus longues, la plus grosse cohorte à Poissy purge des peines allant de 20 à 30 ans avec une cinquantaine de peine à perpétuité, le reste étant des peines de sûreté, durant lesquelles les détenus ne peuvent sortir.

 

  • A nouveau, un détour par le passé nous permet d’éclairer la situation actuelle et à venir : on passe d’une culture où la règle d’or était le silence. « Le silence est réglementaire : on ne parle pas à un détenu sauf pour lui donner un ordre ». Les détenus ne pouvaient pas non plus parler entre eux pendant les heures d’ateliers etc… Tandis qu’aujourd’hui, la communication est intégrée dans les pratiques professionnelles. Lorsqu’on rentre en communication on connaît la personne, et lorsqu’on connaît la personne, on peut mieux anticiper et désamorcer les crises éventuelles. « De ce fait, on assure une meilleure sécurité ». A l’ENAP, il est désormais bien intégré que ces nouvelles pratiques professionnelle sont une obligation, devenues «l’alpha et l’oméga de l’administration pénitentiaire ». Le fait de médiatiser les conflits permet à chacun de s’exprimer.

 

  • A Poissy, la médiatisation des conflits est intégrée à plusieurs niveaux : entre les personnels et les détenus, des personnels entre eux et des détenus entre eux. « Toute personne qui se dit être victime d’un conflit avec quelqu’un d’autre peut se voir proposer une médiation » assurée par un ou deux médiateurs qui encadrent et assurent le respect de la parole de chacun, en permettant à chacun de dire « ce qu’il a sur le cœur».

Cela a également été intégré dans la rencontre détenus-victimes, dans le cadre de la justice restaurative. Ceci s’illustre par des « rencontres indirectes », c’est-à-dire que des victimes viennent à Poissy rencontrer des auteurs de faits similaires à ceux qu’elles ont connus mais qui ne sont pas leurs agresseurs. Dans cette démarche on mise sur l’aspect thérapeutique d’une telle rencontre.

Aujourd’hui on semble bien loin des paradigmes précédents (indiqué précédemment). Cette distanciation avec les pratiques historiques « ne se fait pas simplement car on a tous des vieux réflexes ». « Cela oblige à considérer les choses très différemment ».

L’attente des usagers du service public, c’est-à-dire les citoyens, est « que les personnes détenues ressortent en ayant compris l’origine de leur méfait et qu’elles réorientent leurs vies ». Il n’est pas évident d’arriver à ce constat et cela n’est que le fruit d’un travail de verbalisation avec les citoyens. Parce que l’attente primaire des usagers est la répression. La prison semble être là pour, d’une part, écarter et, d’autre part, punir. La pénitence et la culture de la peine sont encore très fortement présentes. L’administration pénitentiaire signifie l’organisation de la pénitence. Ce n’est pas, par exemple, «l’exécution d’une décision de justice » qui serait moins connotée. La pénitence reste chevillée au corps de notre société et cela n’est évidemment pas neutre.

 

L’administration pénitentiaire a longtemps été « laissée au bord des réformes ». Seuls des soubresauts de l’histoire ont permis les réformes. A ce titre, l’intervenant cite la détention de grands résistants tels que Paul Amor[1] dont la réforme qu’il a inspirée était nourrie par sa propre expérience. A titre d’exemples étrangers, en Roumanie le système pénitentiaire est « extrêmement avancé » du fait qu’un bon nombre de dirigeant actuels ont connu les geôles de Ceausescu.

 

L’intervenant évoque également les années 70 où de nombreuses prisons ont été le lieu de révoltes.

  • A Poissy il y a donc 230 détenus et 230 personnels, ce qui constitue un « ratio luxueux » comparé encore une fois aux maisons d’arrêt. En réalité pas tant que cela lorsqu’on entre dans le détail. La centrale de Poissy compte 180 surveillants, le reste étant des officiers, personnels administratifs et de direction. Le quotidien est d’organiser le gardiennage.

 

  • Petit point de précision : les surveillants de prisons sont apparus en 1921. Il est d’ailleurs regrettable que le terme « gardien de prison » continue d’être véhiculé par les médias, alors qu’il n’existe officiellement plus depuis 1921. Cela est d’une certaine manière révélateur de la façon dont la société est encore, , soumise à ses « vieux réflexes  en termes de prisons.

 

  • L’une des choses les plus difficiles dans l’exercice est de provoquer la fameuse prise de conscience que la société attend des détenus. Car c’est ce qui permet de prévenir la récidive : « sans prise de conscience il n’y a pas de cap ni de changement de chemin ».

Dans la pratique quotidienne, « la difficulté est de passer de la pénitentiaire d’hier à celle de demain ». Si on va jusqu’au bout du service public, on attend deux choses : que les détenus prennent conscience de leurs actes mais on attend aussi du soin. Le soin représente une énorme difficulté.

 

  • A travers cela, on mesure le retard et l’écart avec les pays scandinaves. Là-bas on parle sans difficulté de soins. « Parler de soin veut dire qu’un auteur a d’abord été victime avant d’être auteur ». De fait, il est dur de concevoir qu’un criminel puisse obtenir le statut de victime alors qu’il a commis un acte effroyable. Même si c’est difficile à accepter, c’est ce qui permet à la fois d’avancer et de sortir de l’impasse dans laquelle on peut se trouver. Les Canadiens sont également très en avance de ce point de vue-là.

Il n’est absolument pas incompatible de considérer quelqu’un à la fois comme une victime et comme un auteur. Ce cheminement est certes très long mais il semble que « pour [qu’il y ait] prise de conscience, il faut permettre au détenu de vivre son statut de victime ».

 

  • La prison, le sort des détenus, le crime provoquent des émotions d’une grande amplitude. A titre d’exemple, lorsque des jurés d’assises visitent un établissement pénitentiaire, certains s’étonnent du confort des cellules qu’ils jugent «5 étoiles », d’autres font preuve d’une empathie totale et d’une grande compassion. Le sujet déclenche des ressentis et émotions très diverses.

 

Donc grande difficulté de passer du gardiennage sécuritaire au soin. « On n’est pas encore arrivé dans une société où on est en train de fermer les prisons car pas assez de détenus ou de les louer aux pays voisins pour les rentabiliser » comme c’est le cas dans des pays scandinaves.

 

  • La stratégie à Poissy : miser sur la médiation. Pour travailler avec les détenus, il faut d’abord travailler avec le personnel pour que chacun puisse comprendre cette nouvelle logique et s’approprie cette façon de penser. Le directeur de l’établissement a eu à faire face à des réactions très diverses du personnel, allant de commentaire tels que « je ne vois pas pourquoi ils [les détenus] ont des droits ? », à d’autres souhaitant proposer « trop de choses, trop vite ». On fait face dans les établissements pénitentiaires à des personnes « énormément cassées par la vie, qui se laissent glisser, et qui peuvent constituer un danger pour elles-mêmes et les autres.Le défi quotidien est de leur  donner envie d’avoir envie ». Avec le souci de proposer quelque chose en adéquation avec les besoins et les capacités du détenu. L’évolution des pratiques passe donc par le fait de convaincre les personnels, faire adhérer les détenus et quand tout cela est acquis, on arrive à utiliser des outils où « il se passe quelque chose ».

 

  • A titre d’exemple, les rencontres détenus- victimes. A Poissy, la technique du « Psychodrame » (importé d’Angleterre et de Roumanie).Plus fréquemment utilisé dans les établissements médicaux (hôpital, centre médico-psychologique) a été mise en place. C’est une pratique fréquemment utilisée dans les établissements médicaux (hôpitaux, centre médico-psychologique) ; elle est nouvelle dans les établissements pénitentiaires.

 

  • Cet outil thérapeutique est très intéressant et a pour objectif de travailler sur les émotions. Cependant depuis la loi de 1994, les établissements pénitentiaires signent des conventions avec les hôpitaux, ce qui réserve à chaque ministère sa compétence sur les détenus. L’outil du psychodrame interroge cette organisation en silo : est-ce du soin ? Dans ce cas-là, il devrait être mis en place par les hôpitaux mais ce n’est pas le cas. Est-ce de la criminologie ? L’administration pénitentiaire juge que oui, car il permet de travailler sur le passage à l’acte, néanmoins cela ne relève pas seulement de la criminologie car les détenus qui sont dans ce dispositif requièrent à un moment donné un soutien psychologique ; c’est pour cela qu’à la maison centrale de Poissy, le service médical est associé à la démarche.

 

A.Grandhaie se réjouit de sa présence à la Conférence-Débat car on semble trop souvent oublier que l’administration pénitentiaire est un service public et que des missions de service public lui sont associées.

  • Parmi elles, une mission est correctement remplie, c’est celle de la garde et de la sécurité. En effet, il y a très peu d’évasions dans les établissements pénitentiaires. En revanche, une mission qui est totalement en échec est la partie insertion et réinsertion des détenus, c’est-à-dire tout le travail autour du projet de sortie de la personne incarcérée. L’intervenant rappelle qu’en France on est sur l’individualisation du parcours. Le détenu, faisant partie d’un groupe ayant commis le même crime, n’aura pas la même sanction ni le même projet de sortie qu’un autre.

 

  • Les taux de récidive sont affolants et traduisent l’échec de cette mission : 65% des 18-25 récidivent (correctionnelle). On constate moins de récidives lors de longues peines quand la libération conditionnelle est au cœur du dispositif de sortie. Globalement les taux de récidive sont mauvais et démontrent l’échec de l’administration dans cette mission de service public qui lui incombe.
  • Il faut préciser, pour ne surtout pas l’oublier, que l’usager de ce service public est bien entendu le citoyen en général mais que la personne incarcérée est aussi l’usager du service public et au même titre que les autres citoyens,. A ce titre, c’est un changement de vision qu’on porte sur la personne incarcérée, notamment depuis la circulaire de 2000 : relation de l’usager avec son administration. On est donc passé, dans l’administration pénitentiaire, d’une époque « archaïque » où les procédures étaient assez lapidaires (mise à l’isolement au quartier disciplinaire, retrait de travail etc…) à une vision beaucoup plus juridique et moderne de ce que doit être le service public pénitentiaire. Ce service public réside quelque peu en « bout de chaîne » c’est-à-dire qu’il intervient là où tout le monde a échoué. En effet, il est extrêmement compliqué de resocialiser quelqu’un qui est tombé dans une spirale de délinquance.

 

  • L’intervenant précise quelques données évoquées par F.Goetz. Il y a en France,
  • 187 établissements pénitentiaires parmi eux, il y a
  • 6 centrales dont la centrale de Poissy. En incluant les quartiers de maison centrale des centres pénitentiaires on compte une dizaine de maisons centrales comme cela été évoqué précédemment.
  • Les maisons centrales affichent en moyenne 76% de taux d’occupation, lorsque les maisons d’arrêts (au nombre de 86) présentent une densité moyenne nettement plus importante soit 130% de taux d’occupation. Un bon nombre d’entre elles dépasse les 200% de taux d’occupation.

Ces chiffres traduisent bien les difficultés de surpopulation dans les maisons d’arrêts et invitent à s’interroger sur les petites et moyennes peines. Dans les maisons d’arrêts « on gère du stock ». Le turn-over des détenus est très important donc cela pose la difficulté du suivi et de la préparation d’un projet de sortie avec les personnes incarcérées. A ce titre l’intervenant interroge sur l’efficacité de la prison pour certaines personnes au vu des délits qu’elles commettent. La mission de service public qu’est le travail de réinsertion, est de ce fait plus aisé dans des centres de détention qui affichent de plus faibles taux d’occupation (question du numerus clausus) et où les peines purgées sont plus longues, ce qui laisse le temps de préparer le projet de sortie.

  • L’intervenant se réjouit encore une fois de ce rendez-vous et de l’occasion qu’il est permis de s’interroger et de débattre car cela manque dans l’administration pénitentiaire. On n’y parle plus de service public, en tout cas plus beaucoup. « Les jeunes qui arrivent à l’ENAP ont, dans leur formation, peu de temps consacré à leur rôle de fonctionnaire d’Etat, la mission de service public qu’ils doivent assurer et la déontologie qui y est associée ». Ceci est assez marquant dans la gestion globale de l’administration pénitentiaire.

 

Echanges avec l’auditoire

  • Quelle est la marge de manœuvre dont disposent les directeurs d’établissements pénitentiaires pour expérimenter des dispositifs et ainsi améliorer la gestion quotidienne (visite, disciplinaire, pratique des cultes) ? Est-ce que tout est normé ?

 

En tant que directeur, F.Goetz répond que la marge de manœuvre existe.

Pour l’illustrer, il remobilise les exemples présentés plus tôt : les rencontres détenus-victimes (importées du Canada et de la Belgique), le psychodrame (développé par un psychiatre roumain), dont le projet d’établissement d’une prison anglaise (Grendon) tourne autour du dispositif. Travail sur le passage à l’acte et sur l’histoire du détenu. A Poissy, on a expérimenté une nouvelle façon d’organiser les repas. Auparavant il n’y avait qu’un seul menu proposé aux détenus. Environ 70% des plateaux n’étaient pas consommés et jetés comme tel. Cela représentait une perte d’environ 200 000€ annuels. Une nouvelle gestion a été expérimentée et a pu être pérennisée au vu de ses bons résultats. Désormais, le détenu passe commande de ce qu’il souhaite manger, parmi un choix restreint mais diversifié. L’administration pénitentiaire passe commande sur la base de ce qu’ont décidé les détenus, cela permet d’économiser environ 30% de commandes. Par ailleurs, le prestataire s’est mis à améliorer la qualité et la quantité des produits afin de satisfaire au mieux les détenus. Ce changement de paradigme illustre bien que l’innovation est possible à l’intérieur des établissements pénitentiaires. La mise en place de cette expérience a tout de même nécessitait un travail de deux années.

Les rencontres détenus-victimes, lancé avec l’Institut National d’Aide aux Victimes et de Médiation (INAVEM) a également nécessité deux années de travail. Ce type d’innovation, d’expérimentation, est possible car la hiérarchie est «non bloquante » mais il faut quand même avoir la « hargne d’avancer et d’aboutir ».

Bien évidemment la hiérarchie veut être informée des initiatives qui sont prises ; pour autant elle s’accommode volontiers qu’on ne lui demande pas son autorisation car une validation de l’administration centrale génère la plupart du temps un nombre important de concertation entre différents bureaux etc … Tout ceci prenant beaucoup de temps, il est préférable de prendre des initiatives innovantes si on est persuadé du bien-fondé de la démarche. La hiérarchie sait se montrer souple et laisser une grande marge de manœuvre. Bien sûr il faut savoir évaluer le risque, notamment médiatique.

Dans le cas de la nouvelle gestion des menus, par exemple, il n’y a pas eu de problème car : on allait faire des économies et augmenter la qualité des repas. L’intervenant cite également Respecto : dispositif pour apprendre aux détenus à se respecter, formaliser un engagement. Malgré tout « ces innovations sont lourdes à porter »

Ce qui constitue l’obstacle le plus important ce sont les ressources humaines. Car il n’est pas facile de trouver des volontaires pour travailler dans les établissements. Tout nouveau dispositif nécessite des besoins en RH car il faut des nouveaux intervenants et il n’est pas toujours bien vu de « créer plus de boulot ou de demander un emploi supplémentaire ». Le recrutement de nouvelles personnes est certes un investissement « qui nécessite des efforts », mais cela représente un intérêt manifeste car un détenu qui est mieux accompagné, sera moins sujet à créer des problèmes pour le personnel. Par ailleurs, dans la fonction publique, les moyens de récompenser les efforts sont peu nombreux et inadaptés du fait de leur manque de souplesse. Le défi de la créativité est certainement celui des ressources humaines.

 

  • Quel est le temps passé à gérer les contrôles ?
  1. Goetz estime que l’établissement dont il assure la direction est « sur contrôlé ».

Lorsque le contrôleur général des lieux de privation des libertés se rend dans l’établissement, cela représente une semaine d’audition. « En quelques mois, on a eu l’audit sur le suicide, l’audit sur le renseignement. L’inspection du travail est venue récemment voir les ateliers ». La sous-commission sécurité et incendies vient vérifier les conditions de sécurité ; or ce type d’inspection est relativement « difficile à vivre dans un établissement archi vétuste, qui a été construit il y a deux siècles ». Les inspections citent tout ce qui ne va pas mais le manque de moyens ne permet pas d’améliorer les choses. La situation semble comme figée, d’années en années, à tel point qu’il est possible de reprendre des passages des rapports précédents, tant la situation n’évolue pas. Beaucoup de contrôle mais « pas de moyens pour que la structure se réforme » Cela donne l’impression d’un « petit jeu lassant ».

La venue des parlementaires dans les établissements est vécue positivement car « on a trouvé de la compréhension auprès des élus qui ont su saisir les difficultés de gestion et de l’état des besoins. » Constat positif, car « de plus en plus d’élus connaissent la prison. Ils deviennent de bons techniciens. C’est beaucoup plus riche de discuter avec des gens qui connaissent la prison car on peut aller plus loin dans la réflexion.»

 

  • Sur quoi un directeur est-il évalué par sa hiérarchie ?

En tant que directeur de maison centrale, F. Goetz fait part de son expérience.

Il y a quelques années, une vague tentative de faire du management par objectif a eu lieu : dans le cadre d’un entretien avec le directeur interrégionales, supérieur hiérarchique du directeur d’établissement, dans le cadre d’un entretien avec le directeur interrégional, , supérieur hiérarchique du directeur d’établissement, un état des lieux était fait, des axes prioritaires étaient dégagés pour l’exercice à venir. Cette pratique managériale est tombée en désuétude. Les directeurs interrégionaux n’ont pas toujours le temps de rencontrer individuellement les directeurs d’établissements. L’évaluation se fait donc « un peu au doigt mouillé, en fonction de la réputation ». Il n’y a « pas vraiment d’évaluation». Le manque de reconnaissance semble peser sur la pratique. Par exemple, les surveillants de l’établissement dirigé par F. Goetz pensaient que les 215 00€ d’économies réalisées suite à la meilleure gestion des repas pouvaient constituer une augmentation de la rétribution du directeur de l’établissement. En fait, l’argent économisé sur la gestion des repas a permis de solder une dette qui s’accumulait depuis plusieurs années dans les comptes, et de « remettre à flot » le budget de l’établissement mais aucune marque ou expression de satisfaction ou de félicitations ne sont venues de la hiérarchie : « on nous a juste dit que c’était bien ». En conclusion, rien n’est prévu au niveau de l’évaluation et de la notation il n’y a rien : « on a toujours besoin de reconnaissance et d’être motivé».

A.Grandhaie intervient en rappelant son ancienneté.

Il est rentré dans l’administration pénitentiaire en 1985.
A l’époque les directions faisaient plus d’innovations qu’aujourd’hui. A ce titre, il félicite F.Goetz et sa force de proposition. « Peu de directeurs font encore ça ». « La responsabilité de l’administration et du ministère est de mettre en commun les initiatives et de les étendre ». On déplore le fait que pendant plusieurs années de nombreuses innovations suivies d’expérimentations locales aient été menées sans être jamais reprises et étendues. On a le sentiment que les personnels de chaque établissement sont très isolés et souffrent de cette absence de mise en commun puisque tout le monde pourrait y gagner dans sa pratique quotidienne. La nécessité d’un travail plus harmonisé et plus partagé est fortement ressentie.

 

  • Quelles sont les motivations des jeunes qui rentrent dans le métier ?

A.Grandhaie reformule la question en demandant « comment reste-t-on surveillant de prison » ?

Il y a énormément de départ dans tous les corps de l’administration pénitentiaire. Dès les premiers stages réalisés dans le cadre de la scolarité à l’ENAP, certains abandonnent la formation. Sur une promotion de 800 agents, on peut souvent compter entre 100 et 150 d’abandon dès le premier stage. « On ne rêve pas d’être surveillant d’établissement pénitentiaire, on peut rêver d’être infirmier(e), enseignant(e ), policier(e ), mais on ne rêve jamais d’être surveillant ». Le contenu de la mission de service public est tellement peu présenté, semble si pauvre que la notion de service public ne parvient pas à retenir les professionnels qui, dès lors, partent, à la première occasion et opportunité professionnelle. «Le recrutement est alimentaire ». Avant les années 80, les profils étaient peu diversifiés : personnes originaires de province, issues de milieux ruraux. Depuis une trentaine d’années, les profils sont multiples et reflètent les difficultés économiques et les difficultés d’accès à l’emploi : il y a de nombreuses candidatures de personnes originaires de l’outre-mer. Le nombre de directeurs qui quittent l’administration est lui aussi très important (ils partent généralement dans l’administration préfectorale). Il ne faut pas sous-estimer la charge de travail et la responsabilité qui pèse sur un directeur. Par exemple, le centre pénitentiaire de Nantes qui est en fait une addition de plusieurs types établissements (une maison d’arrêt + un centre de détention + un centre de semi-liberté). Ce centre représente environ 600 à 700 personnels et 1500 détenus. C’est une « responsabilité énorme » assurée 24h/24h par un directeur. Il est donc tout à fait compréhensible que lorsqu’une opportunité professionnelle se présente, le directeur la saisisse. « C’est tellement usant »
Le manque de reconnaissance professionnelle pèse également.

 

F.Goetz évoque le recrutement fait dans la prison de Grendon (UK)

Le personnel y travaillant est volontaire. Il rappelle que le projet de cet établissement est fondé sur la compréhension du détenu de son passage à l’acte. « Il n’y a rien de mieux, on rêve tous de voir sortir un détenu en constatant qu’il a pigé ce qu’il a fait ». Dans ce cas précis, la mission du surveillant ne se limite à du gardiennage. Le surveillant est intégré à l’équipe pluridisciplinaire (psychologue, travailleurs sociaux …). D’ailleurs, lors de certaines séances, les surveillants sont présents. En ayant été intégré aux travaux de l’équipe pluridisciplinaire autour du détenu, le surveillant peut alors avoir une relation différente avec les détenus qui ne se limite plus qu’à du gardiennage. En tant que professionnel, il est évident que travailler dans ce type d’établissement est beaucoup plus motivant et apporte plus de satisfaction que les conditions d’exercices connues en France où l’activité ne se résume bien trop souvent qu’à du gardiennage.

A.Grandhaie estime qu’« on a dénaturé la nature des établissements ».

Il illustre ses propos « une maison d’arrêt c’est là pour accueillir des prévenus, des détenus jugés en appel, et des détenus condamnés à des courtes peines. Cependant la masse considérable de personnes incarcérées fait qu’on est obligé de désengorger les maison d’arrêt, ce qui pèse fatalement sur les centres de détention et les centrales. Les centres de détention sont devenus des lieux de déversoir du trop-plein des maisons d’arrêt et d’accueil de très longues peines car on essaye de maintenir à flot les centrales pour ne pas dépasser un certain seuil. Ce mix de différents types de détenus dans les structures rend très compliquée la mise en œuvre d’une politique pénitentiaire efficace ».

 

  • En rappelant la double mission de service public : surveillance/ réinsertion, les intervenants sont questionnés au sujet de la réinsertion notamment au sujet des relations entre les surveillants d’établissements pénitentiaires et les personnels des services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP). Dans quelle mesure les surveillants intègrent-ils dans leur pratique la mission de réinsertion ? Par ailleurs, comment appréhende-t-on la réinsertion d’un détenu qui purge une très courte peine ou qui, au contraire, en purge une plus longue ?

 

A.Grandhaie fait remarquer le déséquilibre entre les deux missions.

« Les aspects sécuritaires enflent depuis une dizaine d’années. Dès lors qu’il y a un crime abominable, des actes de terrorisme etc .. l’ensemble du dispositif pénal est durci. C’est toute la chaîne qui se durcit, y compris pour les peines les plus courtes. Il y a une plus longue durée des condamnations qu’auparavant. L’administration pénitentiaire est à un carrefour sur sa mission. Je rêve d’une administration certes tournée autour de la garde et de la sécurité aussi d’une réforme, nécessaire de la psychiatrie. Plus de 30% de nos pensionnaires (selon une étude de 2012) sont atteints de troubles psychiatriques. Environ 33% des détenus sont condamnés à moins d’un an » La prison est trop souvent la réponse apportée, là où des soins seraient nécessaires et où des peines qui ne nécessiteraient pas la détention seraient davantage appropriées.
La participation des surveillants à l’insertion est insuffisante. L’absence, dans le discours, de promotion et de valorisation des missions de services publics ne permet pas aux surveillants de s’emparer de cet enjeu.

La police nationale se décharge des taches jugées indues, au détriment de l’administration pénitentiaire. Ceci n’a fait l’objet d’aucun débat franc et ouvert autour de la question suivante « Quelle mission de service public doit être assurée par tel ou tel corps ? ». Désormais les anciennes missions de la police nationale reviennent aux surveillants : « transfèrement, garde statique dans les hôpitaux, extraction judiciaire etc.. » Ceci représente entre 6000 et 8000 personnels. C’est un changement fondamental car avant l’exercice était basé sur la seule détention. Toutefois, les surveillants sont tellement isolés au sein de l’administration et fragilisés dans leur pratique quotidienne « qu’ils souhaitent quitter la détention ». De ce fait on semble se diriger vers une police pénitentiaire. Ce qui selon A.Grandhaie est inquiétant. Il existe en outre un débat vif entre les anciens et les plus jeunes surveillants qui ne souhaitent pas forcément s’engager dans une pratique plus en lien avec l’insertion plutôt que la simple surveillance. L’intervenant conclut sa réponse en faisant part de son inquiétude « le jour où les surveillants ne feront plus que de la garde et de la sécurité, ils ne seront plus des fonctionnaires bien payés ayant un lien et un rôle social très importants. Il est évident que les missions d’insertion, de réinsertion ont basculé petit à petit sur les conseillers d’insertion et de probation ». En tant que personnel de surveillance il constate que l’aspect « insertion » est très peu présent dans la pratique.

 

F.Goetz nuance les propos qui viennent d’être tenus, constatant qu’il y a une diversité de profils au sein des surveillants.

« Tout l’art du management est de trouver la bonne place pour la bonne personne. Dans les équipes de surveillants certains ont de réelles qualités de négociateur. D’autres ont l’art d’intervenir et de maitriser un détenu énervé, certains ont plaisir à calmer les situations de grande tension ». L’intervenant fait part d’une anecdote intéressante «  Un jour un détenu m’a écrit du quartier disciplinaire pour me dire ‘Félicitations car j’étais complètement énervé et votre personnel a réussi à me maitriser sans me faire mal et ne m’a pas donné la possibilité de lui faire mal’. Quand je reçois des lettres comme ça je suis ravi car c’est effectivement l’objectif lorsqu’on a des situations de crises à gérer». L’intervenant ne souscrit pas complètement avec la précédente intervention et accueille positivement le fait que l’administration pénitentiaire soit dotée de nouvelles compétences car cela permet de répondre aux aspirations des surveillants. « Il faut plusieurs métiers. Un bon négociateur ne fait pas forcément un bon intervenant physique. Ce sont des aspirations différentes mais complémentaires ». L’intervenant précise que le rôle des surveillants n’est pas de faire de la réinsertion mais de faire de l’éducatif. « Le répressif fait partie de l’éducatif ». Cela n’est pas sous-estimer le rôle des surveillants puisque que l’éducatif est nécessaire à la réinsertion. « On ne peut pas se présenter à un emploi si on a pas intégré des notions de respect de l’autre, de soi-même etc… Les surveillants qui ouvrent les portes, regardent l’état de la cellule, ce faisant participent de fait à l’éducation […] On dit parfois qu’avant de réintégrer la société, il faut réintégrer la détention car certains détenus sont très marginalisés. »

A.Grandhaie  partage l’avis sur la spécialisation des personnels mais regrette que l’idée de service public soit trop peu présente dans la pratique professionnelle.

Les dernières réformes se sont toute faites au détriment de la capacité à pouvoir encadrer la population et à travailler sur la réinsertion. L’intervenant réaffirme la mission d’insertion car elle est inscrite dans les statuts de la profession, et pas sous la forme de l’éducatif.

 

Un point de discorde apparaît nettement entre les deux intervenants, autour des définitions de la réinsertion et de l’éducation. F.Goetz soutient que  l’éducation est un préalable à la réinsertion. Le rôle du surveillant est de préparer en amont de la réinsertion qui elle sera assurée par le SPIP (recherche d’une formation, logement etc…)

 

  • Organisation administrative 

L’administration pénitentiaire est une administration très verticale « extrêmement pilotée d’en haut ». Elle n’est «  pas énormément décentralisée», on compte 9 régions pénitentiaires.

 

F.Goetz amène un point qui n’a pas été évoqué depuis le début des échanges, l’opposition entre milieu ouvert et milieu fermé.

Trop souvent opposés, ils ne sont que des modalités différentes d’exécution d’une peine. « La vraie probation est à l’extérieur, la vraie mise à l’épreuve est forcément à l’extérieur et  le système français est peu aventurier ». Dans beaucoup d’autres pays, la mise sur milieu ouvert, n’est pas une mesure de bienfaisance à l’égard de la personne condamnée mais fait partie du cursus du détenu. « Ce n’est pas pour le récompenser, c’est pour le mettre à l’épreuve et le suivre » On note là la façon radicalement différente d’envisager le milieu ouvert dans le système français. L’objectif est qu’il ne récidive plus et qu’il paye sa dette donc « paiement de sa dette, c’est la prison qui s’en charge mais pour la non récidive c’est le milieu ouvert qui est nécessaire, bien sûr sous contrôle. Au Canada, il y a un travail direct entre la police et l’équipe éducative, cela ne passe même plus par le juge qui et là pour noter que tout se passe bien ». L’intervenant s’étonne que l’innovation technologique présente dans nos vies quotidiennes (GPS etc…) ne soit pas davantage mobilisée pour le contrôle, la surveillance et l’accompagnement des détenus. Encore une fois « il faut d’abord investir avant de récupérer son investissement ».L’intervenant rappelle que les pays scandinaves ont, il y a plusieurs années, miser leurs actions sur les soins et l’insertion professionnelle. Cet énorme investissement paye est rentabilisé à l’heure actuelle puisque les prisons scandinaves se vident. « En France, quel élu va porter un tel projet car effectivement c’est sur du long terme » Il faut structurer les milieux ouverts, il ne s’agit pas de faire que de l’insertion mais aussi du contrôle. En France on a du mal à passer de l’un à l’autre, on oppose les deux systèmes.
L’intervenant salue le fait que des surveillants viennent dans les SPIP. Dans le dispositif Respecto, des personnels des SPIP ont été intégré dans des équipes de surveillants. Ici, on saisit que l’éducatif ne peut pas être dissocié de la réinsertion. « Ce cheminement n’est pas simple, le débat manque. En effet, il n’y pas d’évidence sur le sens des choses, ça manque de débat et de formalisation » Au niveau de l’opinion publique c’est assez difficile car et peu évident à porter politiquement «  ceux qui vont avoir une vision alternative vont se faire traiter de laxiste et c’est plus facile de rester dans la caricature qui est ‘plus y aura de place dans les prisons et plus vous serez en sécurité’ ».

 

 

 

  • Sans- abri sortants de prison ?

F.Goetz : Il n’y a pas assez de communication entre l’administration pénitentiaires et les collectivités territoriales. Bien que « l’insertion des publics [soit] l’affaire de tous. Publics sous mesure de justice ou sans mesure de justice ».

Le manque de partenariat entre les collectivités et l’administration ne concerne pas que l’insertion socio-professionnelle, il s’illustre aussi dans le travail d’intérêt général (TIG) qui est l’une des meilleures mesures car elle cumule l’aspect pédagogique et l’aspect insertion. Pour autant, il manque de l’encadrement et des postes proposés. Il serait plus intéressant, d’un point de vue financier mais pas seulement, de préférer les TIG à la détention, dans des cas de trafics de cannabis, conduite en cas d’ébriété etc.. « On fait une erreur magistrale en envoyant ce genre de personnes en prison ». Cela n’est pas plus développé car cela représente un coût (d’encadrement etc.) trop important pour les collectivités locales.

 

A.Grandhaie regrette que le renforcement sur les aspects sécuritaires soit fait au détriment de l’insertion.

Il évoque, à ce titre, la fermeture d’établissements à cause de la suppression des dotations publiques. « C’est schizophrénique de se dire qu’on enferme quelqu’un pendant X années et un jour on ouvre la porte et il est dehors » parce qu’on ne parvient plus à financer l’établissement.

  • Les intervenants sont interrogés sur la sectorisation des politiques publiques, les politiques sont en silo et cela nuit indéniablement à la prise en charge, globale, des détenus.

 

  1. Goetz apporte des données chiffrées, éléments de comparaison avec l’étranger.

En France on compte 100 détenus pour 100 000 habitants. Aux UsA : 500 pour 100 000[2] , et dans les pays scandinaves : 60 pour 100 000. Les scandinaves investissent et prennent en charge au premier jour de la peine (et non de la prison) « commencer assez tôt à encadrer et suivre le parcours ». Ici on a une culture davantage curative plutôt que préventive.

  • Comment est organisée la fonction ressources humaines (RH) au sein des prisons ? Dans quelle mesure les gestionnaires pourraient contribuer utilement à la fabrication du service public ?

 

F.Goetz : « la vraie réforme qui devrait être faite est celle des RH »

Un chef d’établissement n’a aucune latitude sur les RH. Le nombre de surveillants est déterminé au niveau central. Beaucoup de surveillants font des demandes de mutation en tant qu’agent administratif. Cela s’avère long et complexe et les surveillants sont donc mis en difficulté dans leur pratique quotidienne. Les directeurs n’ont aucun pouvoir disciplinaire, ils ne peuvent que transmettre à leur hiérarchie les éventuels incidents survenus à cause d’un surveillant. « On navigue sans outils. C’est très compliqué d’avancer sur la question des RH qui est complètement corsetée ».

 

A.Grandhaie : « on prend ce que l’administration pénitentiaire donne ».

Le profil des personnes recrutées est bien souvent non adapté à la pratique. Les gens sont là par défaut, ont des parcours contrariés ( «ils auraient préféré être policiers »).

L’intervenant recadre le débat autour de la question suivante « N’y a-t-il pas assez de surveillants ou il y a-t-il trop de détenus ? »
Un détenu coûte par jour une centaine d’euros. Un condamné avec un bracelet électronique coûte 10,43 € avec bracelet. 59€ en semi-liberté. Il y a une nécessité de revoir la politique pénale en mettant de côté ce que sont les grands criminels etc. Revoir et s’attarder sur le tiers des détenus qui purgent des peines de moins d’un an. « Ces gens-là ne sont pas des terroristes, ce sont des gens pour lesquels on pourrait largement se passer d’une peine de prison ». Cela serait moins cher et plus efficace contre la récidive. L’intervenant revient sur l’agitation politique et médiatique suite aux attentats de Bruxelles, où le débat sur la perpétuité réelle a été lancé « la droite disait quarante ans de peine de sureté, la gauche disait vingt-cinq ans où je ne sais plus combien. Mais il faut bien se rendre compte que tout ça ne veut rien dire, Quand on a vingt ans de peine de sureté, ça veut dire qu’actuellement on a des gens qui sont en prison depuis plus de quarante ans, cela n’a aucun sens de parler comme ça. Cela n’a pas de sens crédible en terme de politique pénale ».

 

  • Comparaison entre personnels pénitentiaires et policiers ?

 

A.Grandhaie : depuis quelque temps, notamment depuis l’arrivée de M. Urvoas au ministère, il y a un débat sur la fidélisation des personnels en région parisienne, comme c’est le cas dans la police. Les surveillants sont dans des situations difficiles « il faut mesurer le contexte d’une prison surpeuplée. Depuis trente ans on achète la paix sociale dans l’administration pénitentiaire parce que les réformes sont difficiles» L’intervenant rappelle les effectifs 37 801 agents dans l’administration pénitentiaire dont 27 115 surveillants. « On achète la paix sociale, ça sert tout le monde »

  • Savoirs, savoir-être, savoir-faire des professionnels ? « Est-il réellement possible que des milliers de personnes puissent avoir l’ensemble des qualités humaines, techniques et mentales » que les emplois publics de soignants, d’enseignants, de policiers, d’assistants sociaux, de juges ou de surveillants postes requièrent ?

F.Goetz « En France, on a tendance à ne pas se simplifier la vie ».

L’exemple des personnels originaires des DOM est éloquent. Ils travaillent en métropole mais n’attendent qu’une chose : retrouver leur île d’origine. Cependant les délais d’attente sont longs et génèrent beaucoup de mal-être. Pour les agents de la Polynésie et Nouvelle-Calédonie c’est différent : ce sont des gens originaires du territoire qui concourent et qui seront affectés sur le lieu de résidence. La régionalisation du recrutement serait préférable pour que les personnels soient dans de meilleures dispositions personnelles. Ceci éviterait les « stratégies médicales, sociales, familiales, solutions tordues» qui nuisent à tout le monde et qui sont mises en place pour favoriser une mutation. « On a besoin d’avoir des gens qui sont bien dans leur vie pour être bien dans leur travail».

 

Pour clore les échanges, les deux intervenants concluent en mentionnant les éléments qui leur paraissent essentiels.

  • Goetz conclut sur deux points qui lui semblent importants
  • « l’insertion est l’affaire de tous ». Il est nécessaire d’insister sur le grand intérêt qu’il y aurait à décloisonner l’action publique. L’insertion des détenus ne relève pas seulement de l’administration pénitentiaire. Il est indispensable qu’elle soit davantage inscrite dans les territoires.
  • « La vraie mise à l’épreuve est à l’extérieur ». La prison fait partie de la punition mais elle n’est pas faite pour la réinsertion.

 

  • Grandhaie conclut sur l’importance de la formation des surveillants.
  • Pour un agent de l’administration pénitentiaire, l’impérieuse nécessité est de définir son utilité sociale, comment est-il utile socialement ?
    « Quand un surveillant ouvre une porte, il est le premier interlocuteur de la personne incarcérée, qui vient de passer une nuit sûrement compliquée. Il faut se rendre compte que le détenu a souvent à faire à un surveillant qui d’une part n’a pas le temps et bien souvent n’est pas formé (droit, réglementation, comptabilité,…) et qui ne peut donc pas apporter de réponse. A partir du moment où on n’est pas utile à la personne qui est incarcérée, on n’est pas respecté » C’est en cela qu’il y a un débat important à lancer sur la formation. Aujourd’hui l’ENAP prévoit huit mois de formation mais cela sera bientôt réduit à six mois. Il semble indispensable que les surveillants acquièrent davantage de savoirs théoriques, la pratique, quant à elle sera exercée sur le terrain.

 

[1] Premier directeur de l’administration pénitentiaire. « Réforme Amor » en 1945.

[2] L’intervenant précise que les pays anglo-saxons incarcèrent plus que les latins