Quels changements depuis cinq ans ?

Quels changements depuis cinq ans ?

 

Ce qui a le plus changé depuis cinq ans vient plus de la perception de la réalité par les populations que de la réalité elle-même, car tout était déjà soit dans les faits, soit en germe près d’éclore. Il y a néanmoins des réalités qui ont pris une ampleur majeure.

 

Réalités et perceptions nous font sans doute comprendre davantage que la « production » des services publics a beaucoup à voir avec le pouvoir politique, au sens large de ce mot : la direction générale des services publics appartient en effet à une autorité hiérarchique qui détient la responsabilité générale de l’orientation comme de la méthode de fonctionnement. Cette autorité est celle d’hommes et de femmes politiques ; elle est légitimée démocratiquement, directement ou non, au niveau local comme au niveau international, partiellement supranational. C’est cette légitimité qui permet le financement des services mais qui est mise en cause en permanence soit pour les dysfonctionnements particuliers, soit pour ses orientations générales. On ne peut donc ignorer que le fonctionnement des services publics est influencée par la relation que le pouvoir politique entretient avec « l’opinion publique », quelle qu’en soit l’expression.

 

A) Les réalités « nouvelles » :

 

  • La financiarisation de l’économie sait résister à toutes les crises et même en tirer parti, avec deux conséquences : l’accroissement des inégalités entre les plus riches et les autres, sur le plan des revenus et des patrimoines, une certaine indifférence des financiers à la croissance globale et à la création d’emplois, tant que les progrès technologiques assurent la rentabilité des investissements.

 

  • La mondialisation financière, indifférente aux frontières nationales, joue désormais avec les processus de production industrielle ou de services pour rechercher la solution la plus rentable. Elle surdétermine les positions des pouvoirs publics nationaux et internationaux.

 

  • Face aux filières de production privées, des plus locales, en sous-traitance, aux groupes mondiaux majeurs, les pouvoirs publics n’en finissent pas de rechercher à se restructurer à la fois sur le plan international, par des alliances ou des organisations, qui peinent à trouver des positions communes, et sur le plan national pour lequel l’Etat exécutif ne joue qu’un rôle partiel face aux collectivités territoriales. De surcroît, pour exister au plan international, les Etats-nations doivent composer avec les grands groupes, soit pour les promouvoir en espérant un retour, soit parce qu’ils leur sont liés presque directement dans certains secteurs tels que l’énergie ou les armements : le gaz de schiste comme les tensions du proche Orient ou de l’Afrique ont donné une ampleur inégalée à de tels processus et lourdement impacté les économies et les conjonctures par des chaînages difficiles à maîtriser : par exemple, les évènements d’Ukraine déclenchent des blocus dont souffrent certains secteurs, ce qui déclenche à leur tour des interventions publiques…

 

  • Les troubles politiques et économiques, souvent intimement liés, s’ajoutent à l’évolution, prévisible et prévue mais au moment où la courbe s’accélère, de la démographie de nombre de pays pauvres. D’où l’accélération des flux migratoires qui accompagne l’aggravation des inégalités internes et externes. Le défi n’est pas abordé de la même manière par les marchés (et leurs trafics) et par les services publics.

 

  • L’invasion de la planète par les smartphones : plus du tiers de la population mondiale a un téléphone mobile et le smartphone approche la moitié de ce total, en accroissement ultra-rapide. Les effets sur la communication et l’information en sont aujourd’hui mal mesurés mais rien ne peut plus être considéré comme avant.

 

B) Les perceptions nouvelles

 

  • La médiatisation de l’information comme de la culture a pris une dimension planétaire et est devenue un enjeu comme tel : les groupes financiers ont pris le contrôle d’une multitude de médias, depuis la presse la plus traditionnelle jusqu’aux réseaux individuels.

 

  • Il en résulte une « fabrication » de l’opinion, à la fois par la sélection, parfois inconsciente, de l’information et par les moyens les plus divers (sondages en premier lieu, mais aussi titrages, évènements instantanés, pétitions) qui mettent en cause son expression démocratique traditionnelle (après tout, pourquoi pas des tirages au sort entre candidats) et engendrent une méfiance croissante pour les solidarités collectives et l’organisation qui les permettent (même les élus locaux les plus proches du terrain ne sont pas épargnés).

 

  • Depuis le rapport du club de Rome, il y a quarante ans, l’alerte écologique est lancée, mais elle n’a pas empêché l’expansion du tout nucléaire, l’exploitation à tout va des gisements pétroliers et gaziers, relancés encore récemment par le gaz de schiste, et donc l’effet de serre et le réchauffement climatique engagé nettement. Le tout attisé par les inégalités de développement et les revendications légitimes des pays les plus pauvres ou émergents. On peut penser que l’accord de Paris marque une prise de conscience des autorités étatiques, susceptibles d’ouvrir des marchés aux grands groupes. Il reste à concrétiser et le champ des interventions publiques est encore à construire.

 

  • La numérisation de la société est un concept « valise » qui contient le meilleur et le pire, manipulable ad libitum. Mais la multiplication des applications collaboratives relance la vieille tradition coopérative et lui donne des formes nouvelles susceptibles d’ouvrir de nouvelles formes économiques, même si la nécessité, risquée, des régulations va s’imposer rapidement.

 

  • Reste la perception croissante des inégalités et de leur amplification entre les structures dirigeantes, mues par une sorte de cupidité inextinguible, et les plus pauvres, où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, qui se joignent à tous ceux qui se sentent menacés ou exclus de l’évolution du monde, au point de chercher protections illusoires et replis nationalistes ou communautaires. La parole publique est alors mise au défi de répondre aux torrents des réseaux sociaux et des médias. L ‘expertise et la compétence que voudraient revendiquer les services publics ont ici d’immenses marges de progrès.

Gérard Moreau

13/06/2016